Microsoft vient de lancer, ce 4 juin 2009, son nouveau moteur de recherche « Bing », conçu pour grignoter un marché largement dominé par Google. Va-t-on assister à un réel choc des titans entre ces deux géants, comme on l’a annoncé ? Dans le domaine du moteur de recherche en tout cas, Google semble indétrônable ; mais l’initiative de Microsoft nous donne l’occasion de revenir sur le cas « G-mail » en Allemagne, qui a prouvé que la main mise de Google sur le reste du monde n’est pas toujours aussi évidente qu’on pourrait le croire.
Fraîchement arrivé en Allemagne, l’heureux francophone utilisateur du service de messagerie électronique de Google, a pu avoir la surprise en essayant d’accéder à son compte par le biais habituel (on ouvre un explorateur internet, on tape « www.gmail.com » dans la barre d’adresse, et on clique sur « entrée »), de ne simplement pas y être autorisé. En effet, pour qui veut se rendre sur www.gmail.com, le message suivant apparaît : « Nous ne pouvons pas fournir de service sous le nom Gmail en Allemagne. Dans ce pays, ce service s'appelle Google Mail. » Allons bon. On connaît la complexité ésotérique des adresses de pages web, et on se dit que bon, on est en Allemagne, c’est pas grave, ça fait partie du choc culturel. Alors pour savoir comment lire ses messages, on continue : « Si vous voyagez en Allemagne, vous pouvez accéder à vos messages sur mail.google.com. » Alors là, pas de problème, on sait faire : il suffit de copier-coller l’adresse, et hop ! le tour est joué.
Mais que s’est-il passé ? Eh bien il se trouve que Google a perdu en Allemagne une grosse bataille juridique qui l’a obligé à renoncer à y utiliser le nom « Gmail », jugé trop semblable au « G-mail », concept de service postal hybride, d’un certain Daniel Giersch. Sur la toile, en effet, les homonymes ne font pas bon ménage.
Daniel Giersch, jeune entrepreneur européen
Photo Oliver Sonntag
M. Giersch est un jeune entrepreneur de Hambourg (ein Hamburger Unternehmer) qui avait déposé son nom de domaine « G-mail » en 2000, c’est-à-dire quatre ans avant que Google ne lance son propre service « Gmail ». En 2004, donc, toujours en train de développer son produit, et apprenant les projets de Google, M. Griesch essaya, semble-t-il, de discuter la possibilité d’un arrangement avec le géant californien ; mais rebuté par son « arrogance » il se promit finalement de ne jamais lui céder (malgré une première offre substantielle de rachat du nom de domaine). L’affaire est allée devant les tribunaux, et le 30 janvier 2007 l’Office de l’Harmonisation dans le Marché Intérieur (OHMI, qui protège les marques, dessins et modèles dans l’Union Européenne) s’est prononcé en faveur du Hambourgeois. Le 4 juillet de la même année la Haute cour régionale d’Hanseatic de Hambourg a fait de même, jugeant la « similarité conceptuelle » des deux noms de services de messagerie trop grande. À la suite du jugement, Google avançait comme explication de l’entêtement de Daniel Giersch son désir de faire monter les enchères dans l’éventualité d’un rachat de son nom de domaine par le géant californien. M. Giersch démentait fermement, en insistant que ni lui ni sa société n’était à vendre.
La bataille juridique s’est poursuivie dans les pays européens où la compagnie de M. Giersch avait également déposé son nom de domaine. En octobre 2006, Google avait déjà accepté de renommer son service de messagerie « googlemail » au Royaume-Uni, suite à un débat similaire. Le 26 février 2008, enfin, l’OHMI a refusé à Google le droit de protéger sa marque de messagerie électronique sur l’ensemble de la communauté européenne, rappelant le risque de confusion entre Gmail et d’autres marques. Ainsi, si en France et dans d’autres pays le service s’appelle toujours « gmail », la marque de Google ne sera pas harmonisée dans l’ensemble de l’Europe. Aujourd’hui, le site de l’entreprise de M. Giersch fait la part belle aux news concernant sa victoire sur Google, en y reproduisant divers articles publiés sur le sujet. Exemple brillant du jeune entrepreneur européen (il parle entre autres un très bon français), M. Giersch semble très amusé par sa victoire juridique contre l’empereur californien du moteur de recherche, que d’aucuns comparent au combat épique d’un David contre un Goliath.
Google a bâti une bonne partie de son succès sur l’image d’une entreprise jeune, dynamique et innovante. Notre heureux francophone (car il peut maintenant lire ses messages) est alors ravi de constater que le sens de l’humour fait aussi partie des prétentions de la marque. Le message qui était apparu tout à l’heure se poursuit en regrettant de ne pas pouvoir nous aider à nous connecter plus facilement au lien idoine : « Nous souhaiterions joindre l'URL ci-dessus, mais nous ne sommes pas autorisés à le faire. Zut. »