De gauche à droite: Bettina WHEELER, la pianiste Regina HAFFNER et Monika GOLDBACH
Il y a encore de vraies cabarettistes à Berlin mais elles sont si rares que lorsque certaines d'entre elles font leur apparition, comme le duo "VON PARIS NACH BERLIN", il faut savoir les reconnaître. En concert le 20 mars au Café Gralow, Bettina WHEELER et Monika GOLDBACH chantent les textes des années 20, en respectant cette tradition du cabaret qui ne connaissait pas de règles, sinon celle de l'audace et de l'expression sincère.
Dans le Berlin des années 20, les chanteuses vendaient leur corps le jour pour s'offrir à la musique le soir. Elles tenaient tous les rôles dans ces bouges où, avec des paroliers du nom de Friedrich Hollaender, Günther Neumann ou Mischa Spoliansky, elles auraient aimé voir s'établir des cabarets dont elles seules connaissaient le sens noble. Quand parfois ils y parvenaient ensemble, cela ne durait que quelques mois puis les vils divertissements reprenaient la place. Mais la misère des temps n'était pour elles qu'un changement de décor et lorsqu'un cabaret fermait, elles passaient la porte d'un autre, car ce qu'elles venaient y chercher, ce n'était ni une garantie, ni même un public averti. Elles n'avaient elles-mêmes besoin de rien, sinon d'un endroit quelconque, où s'étaient rassemblés au hasard des inconnus, dans lequel il leur fallait entrer déterminées à imposer leur voix et à dessiner autour d'elles un cercle que plus personne ici n'oserait franchir. Elles vivaient presque de la seule exigence d'ouvrir ces scènes éphémères.
Bettina Wheeler et Monika Goldbach se contentent d'aussi peu, d'un piano installé dans un coin de la salle, qui suffit à soutenir leur voix et du comptoir dont elles font leur domaine. Sur cette scène improvisée, chacune avance à son tour, donnant vie aux personnages qu'elles ont composé à partir des textes de cette époque. Monika est la jeune fille au fort accent berlinois, celle des quartiers pauvres de l'entre-deux guerres, celle qui porte le glauque avec candeur. Elle conviendrait assez au simple rôle de l'enfant misérable, si elle ne savait pas en plus souligner sa noirceur et la rendre expressive. L'existence a déjà éduqué ce regard grinçant aux détails sinistres, mais quand elle chante, elle attrape en vol des images qui le voile d'ironie et de cette naïveté fervente, avec laquelle par exemple, elle accable la lune de son sort. Bettina, elle, interprète la grande dame, celle des années 20 en Allemagne et parfois celle du répertoire français plus tardif. Elle se déplace avec le maintien et l'élégance d'une femme mûre, guindée dans sa folie qu'elle épanche de sa voix grave, puis elle entre en scène comme une vamp au rire impudent ou elle apparaît avec l'air farouche d'une cleptomane voleuse d'hommes.
Et pourtant, il n'y a pas de registres ou de modèles dans leur interprétation, ce qui est si rare et les rends plus proches aujourd'hui, sans costumes ni décors, des anciennes cabarettistes que toutes les imitations qu'on a essayé d'en faire par la suite dans certains cafés berlinois. Les figures qu 'elles chantent n'ont pas d'histoire, elles se fondent sur le corps et le visage de ces deux femmes qui leur ont imprimé le moindre de leurs traits. Et sur ce fil tendu, pour guetter ce que ces personnages leur offrent dans l'instant, ce qu'elles possèdent de si particulier avec leur voix, c'est cette agilité et cette maîtrise de leurs gestes qu'elles retiennent toujours de tomber dans l'extravagance ou l'infidélité.