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| 20.06.2013 | ||
| N°. 35 // Année 2010 / Culture / Limbus Europae : un appartement-galerie / |
| Limbus Europae : un appartement-galerie |
De l'extérieur, l'endroit ressemble à un appartement comme les autres où des amis se réunissent. La grande baie vitrée dans l'angle se révèle être le seul élément apparent permettant de distinguer ou de deviner de dehors cette galerie éphémère. Pas d'enseigne ni de nom; un simple numéro permet d'identifier le lieu. A l'entrée, un petit mot collé sur la porte nous invite à frapper et à attendre que quelqu'un nous ouvre. Quelques secondes seulement s'écoulent avant l'entrée dans cet appartement qui se transforme un lundi sur deux en lieu d'exposition. Au numéro 108 de Kienitzer Str., un public ouvert et réceptif découvre peintures, photographies, installations vidéos et concerts dans une ambiance décontractée. Les gens circulent dans les différentes pièces, s'arrêtent pour regarder un détail de plus près, discutent un moment, bière ou verre de vin à la main. Des bribes de français se mêlent aux intonations allemandes et à l'accent anglais. Au fond à droite de la salle principale, un petit couloir mène à un espace plus intime où trône un large canapé rouge trois places. Tour à tour, chacun aspire à s'installer comme chez soi et à contempler confortablement, cigarette à la main, les oeuvres des artistes. Un fauteuil et une platine forment un mini-point d'écoute où l'on peut jouer le vinyl sélectionné avec soin par le magasin Le Petit Mignon. A côté de ce second espace d'exposition se trouve la cuisine où le barman (ou la barmaid) improvisé(e) propose une boisson aux visiteurs. Un artiste, un musicien, une galeriste ou encore l'ami d'un des locataires en vacances à Berlin s'y retrouvent tour à tour et entament la conversation cordialement. De retour dans la pièce principale, sur la gauche, se profile un petit escalier qui avait échappé au premier coup d'oeil. Il conduit au sous-sol, dans la cave qui accueille les concerts. L'unique spot installé au fond projette sur les murs et les trois piliers centraux les silhouettes des artistes et du public, conférant à la pièce un halo de mystére. Tel un "cercle des poètes disparus", les visiteurs curieux et attentifs sont toujours au rendez-vous. Rencontre et entretien avec l'un des deux instigateurs de l'évènement Limbus Europae. Interview d'Etienne Allaix
La Gazette de Berlin : Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs le concept ( l’origine, les fondateurs, les participants etc. ) de ces expositions dans un appartement ?
Etienne Allaix : Limbus Europae est avant tout le nom d'un espace ouvert un lundi sur deux au public depuis le mois d'octobre 2009. C'est un lieu qui se constitue une identité au fil des expositions qu'il accueille.
Nous avons crée Limbus à l'image du Montagsbar que Brent a monté il y a quelques années à Rostock. Ici, le principe est d'inviter le public un lundi sur deux, de 20 heures à minuit, à découvrir une exposition sans véritablement savoir à l'avance de quoi il s'agit. Nous nous accordons pas mal de variations possibles autour des principes fondateurs suivants: plusieurs artistes à chaque exposition (pas de solo show), une durée limitée (quatre heures en tout et pour tout), une préférence pour les prestations évènementielles (pièces réalisées spécialement pour ce jour, en ce lieu). Nous souhaitons ainsi privilégier les oeuvres performatives, davantage que les pièces toutes faites qu'il n'y a plus qu'à accrocher au mur ou poser sur un socle. D'autre part, la particularité de cet espace réside dans le fait que des gens y habitent. Limbus europae est en pratique constitué de trois espaces possibles: l'espace principal (40m2) avec vitrines à l'angle de deux rues, le "basement" (30m2) que nous avons rénové et adapté, et la "Wohnzimmer" (30m2).
La Gazette de Berlin : Quels sont les objectifs de cet évènement ? E. A : Proposer un espace à chaque fois différent et qu'il soit le reflet des artistes qui l'investissent, que l'on ait l'impression de se rendre à chaque fois ailleurs et qu'on prenne le temps de se poser pour réfléchir et discuter de ce qui est exposé. Un texte de deux-trois pages est rédigé à chaque exposition. Il est pensé comme un support, une médiation entre les oeuvres et le public. C'est important d'être "gastfreundlich" et de ne pas faire comme si tout allait de soi, comme si les oeuvres proposées n'avaient pas besoin d'explications. D'autre part, Limbus n'a pas les dents longues. On ne veut pas forcément que cela devienne trop important. Ce n'est pas parce qu'il y a 200 personnes à un vernissage que ce qu'on y expose est intéressant. Nous souhaitons présenter des artistes aux pratiques variées et originales. De plus, nous organisons depuis peu des concerts à chaque vernissage, ce qui donne l'occasion à un public musical de découvrir une exposition et inversement. C'est important que le public ne soit pas exclusivement constitué d'artistes adeptes des vernissages.
La Gazette de Berlin : Limbus Europae : les limbes d'Europe ou les limbes européennes. Dans la religion catholique, les limbes correspondent à des lieux de l’au-delà situés aux marges de l’enfer. Par extension, ce mot désigne un état intermédiaire et flou. Pouvez-vous expliquer ce choix ?
E. A : Il s'agit effectivement des limbes d'Europe, la princesse phénicienne enlevée et séduite par Zeus. Les limbes constituent un espace destiné aux enfants morts. Le paradis leur est interdit car ils n'ont pas été baptisés, mais l'enfer serait trop cruel pour eux. C'est donc un espace intermédiaire, indécis et bancal. En un mot : indéterminé.
La Gazette de Berlin : A l’origine du projet, il y a donc un français et un allemand. Comment cette coopération franco-allemande est-elle née ?
E. A : Les nationalités n'ont aucune espèce d'importance dans cette histoire. Si nous étions kurdes et tamouls ou bien bosniaque et guatémaltèque ça serait pareil. Il se trouve que nous avons travaillé il y a deux ans dans le même atelier à Weissensee. Puis, l'occasion s'est présentée de chercher une collocation à cinq. Nous avons souhaité trouver un lieu proposant un espace d'exposition, directement sur la rue, visible par tous, dans un quartier vivant et encore épargné par la boboïsation galopante. La Gazette de Berlin : Comment travaillez-vous ensemble ?
E. A : Nous choisissons les exposants et organisons à tour de rôle les différentes expositions. Cela permet de varier les points de vues et les façons de faire.
La Gazette de Berlin : Berlin semble être un formidable terrain de jeu artistique où continue de souffler un vent de liberté très recherché par les artistes. Qu’a la ville de Berlin à offrir de plus au niveau des champs créatifs qu’une autre capitale européenne ?
E. A : Berlin offre des paramètres au fond banalement matériels mais essentiels : d'une part, il y a de l'espace, et pas trop de contraintes pour y intervenir. De l'autre, la situation économique de cette ville est un facteur essentiel. Cela peut paraître paradoxal mais il est déterminant. Si Berlin était un pôle économique ( ce qui malheureusement commence à être le cas ), alors toute cette liberté disparaitrait. Cela peut paraitre démagogique mais c'est vrai en ce qui concerne la scène artistique alternative: l'argent pourrit tout.
La Gazette de Berlin : Lorsque l’on vient pour la première fois, on est agréablement surpris ; d’abord parce qu’on découvre le jour même le contenu de l’exposition, mais aussi parce que l’ambiance décontractée fait qu’on se sent un peu comme chez soi. Ce décloisonnement du lieu public et privé semble être important. Quel est votre point de vue, votre volonté par rapport à cette notion d’espace ?
E. A : C'est en effet une donnée fondamentale quand un artiste vient se frotter à Limbus: c'est un lieu de vie. Cela implique bien sur quelques contraintes, mais c'est surtout profitable pour les artistes comme pour le public: on se sent un peu comme chez soi. Ce sont en tout cas les échos que nous avons eu jusqu'à présent. L'ambiance est ainsi plus détendue et moins intimidante et anonyme que dans un "white cube" classique.
La Gazette de Berlin : Y a-t-il un lien, une trame entre les différents artistes que vous exposez ou fonctionnez-vous plutôt au « coup de coeur » ?
E. A : Plutôt à l'instinct effectivement, l'idée principale étant de ne pas présenter d'exposition personnelle, mais de mettre en rapport plusieurs artistes, qu'ils se connaissent ou pas.
La Gazette de Berlin : Comment fait-on si on souhaite exposer chez-vous ? Quelles sont les " modalités d’inscription " ?
E. A : Très simples : envoyez-nous un mail avec un projet, des photos, des intentions et on en discute. C'est aussi simple que cela. Evidemment, il y a une sélection.
La Gazette de Berlin : Sur quels critères vous basez-vous pour choisir les artistes ?
E. A : Nous essayons de privilégier les pièces performatives. C'est-à-dire ne pas simplement arriver et poser quelque chose au milieu de la pièce ou accrocher quelque chose au mur, mais plutôt présenter une pièce en rapport avec l'espace proposé, intervenir par le biais de lectures, de performances, etc.
La Gazette de Berlin : Quels rapports entretenez-vous avec la scène culturelle artistique allemande ?
E. A : Limbus se situe en marge de la scène classique (comme beaucoup de petites structures à Neukölln ou ailleurs à Berlin). Nous ne souhaitons pas entamer de parcours "officiel". D'abord parce que l'improvisation représente une part importante dans notre démarche et d'autre part parce qu'il n'y a pas d'enjeu économique. Les "moyens du bord" suffisent à créer des évènements pertinents et le bouche à oreille constitue notre meilleur atout.
La Gazette de Berlin : Trouvez-vous le public berlinois réceptif à ce genre d’évènement alternatif ?
E. A : On pourrait penser qu'organiser des expositions qui ne durent qu'un soir , et en plus le lundi, représente un handicap. Mais le public berlinois -en tout cas celui qui peut potentiellement s'intéresser à notre aventure- est tout à fait prêt à se déplacer, même par moins 10 degrés, afin de découvrir quelque chose d'inattendu. C'est très enthousiasmant.
La Gazette de Berlin : Etes-vous tous bénévoles ? Combien de personnes interviennent pour aider à installer, préparer et couvrir les soirées ?
E. A : Limbus n'a strictement rien de commercial. Il ne s'agit donc absolument pas d'une galerie, mais d'un espace disponible. Appelons cela "artspace" faute de mieux. Nous avons tous les deux des activités en parallèle et l'organisation des expositions se fait généralement avec les artistes eux-mêmes.
La Gazette de Berlin : Avez-vous d’autres projets communs ?
E. A : Nous travaillons dans un atelier situé tout près, avec six autres personnes, où nous développons notre travail personnel. Après une première exposition collective en septembre dernier, nous avons décidé de réitérer l'expérience dans les semaines à venir. Un évènement commun de plus grande envergure (Limbus + l'atelier + le music shop Staalplaat) est également en préparation.
Propos recueillis par Caroline Marie-Cussy, le 15/02/10.
Prochaine exposition le 22/02/2010 de 20h00 à Minuit. Artistes : Nelli David & Marilyne Grimmer, Musique : Origami boe & Niedowierzanie.
Lien : Site Limbus Europae www.limbus-europae.de |
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