Le monde littéraire en émoi : le cas Helene Hegemann :
Elle vient tout juste d’avoir 18 ans et pourtant Helene Hegemann, écrivain, réalisatrice et metteur en scène semble avoir déjà vécu plusieurs vies. Depuis plus de deux mois, son cas divise le monde littéraire. Auteur du roman Axolotl Roadkill, paru en janvier en Allemagne, la jeune fille a tour à tour été encensée puis assassinée par la critique suite à une accusation de plagiat. Désormais, les partis sont pris. A la veille de la grande messe du livre de Leipzig, retour sur une affaire qui a bouleversé le monde littéraire allemand.
« Dardé comme une flèche aiguisée contre notre société consensuelle » a dit de lui le Tageszeitung. Le Spiegel l’a classé au second rang de son classement littéraire. Avec son style direct, son écriture radicale, son assurance et ses réflexions pertinentes et inattendues, Axolotl Roadkill séduit. Mais dérange aussi. Ouvrage sur le passage à l’âge adulte, Helene Hegemann fait évoluer la jeune Mifti, 16 ans, dans le Berlin nocturne. Sur fond de drogue dure, d’expériences sexuelles et d’excès en tout genre, Mifti tente de rester en marge de ce monde qu’elle exècre, celui des adultes.
Le phénomène Helene Hegemann.
L’ovni Hegemann :
On le comprend, Helene Hegemann peut agacer. A 18 ans, la jeune fille a déjà une pièce de théâtre, un film et un roman, tous des succès, à son actif. A quinze ans elle écrit et monte Ariel 15 qui est quelque temps plus tard adapté pour la radio. En 2009, alors âgée de 17 ans, elle réalise son premier film, Torpedo qui reçoit le prix Max Ophüs du moyen-métrage. Un an plus tard, elle occupe de nouveau le haut de l’affiche avec son roman. Ce qui frappe avant tout c’est la rapidité avec laquelle, Helene Hegemann semble brûler les étapes, mais aussi la maturité qui ressort de ses œuvres. Elle l’explique elle-même « à quatorze ans, j’ai décidé que ma vision du monde ne dépendrait plus des adultes ». Le ton rebelle est donné. Il se retrouve dans chacune de ses créations. Autre élément clé pour la compréhension de ses œuvres, sa biographie. Des parents divorcés, sa mère meurt alors qu’elle est âgée de treize ans et la voilà obligée de quitter Bochum ou elle vivait pour rejoindre son père Carl Hegemann, à Berlin. Grâce à son père, fameux dramaturge de la Volksbühne (théâtre de Berlin), elle squatte dès son plus jeune âge, les coulisses. De retour à Berlin, son assiduité au théâtre augmente. Le reste de son temps, elle le passe dans les salles obscures berlinoises. Bilan de son année de seconde : 160 heures d’absence. Elle est alors envoyée en thérapie. Puis vient le temps de l’écriture : théâtre, scénarios, romans. Tout est bon pour extérioriser. « Ce film m’a plus aidée que des centaines d’heures de thérapie », explique-t-elle. Quand Axolotl Roadkill paraît, les critiques admirent son authenticité et tous se demandent quelle est la part d’autobiographie.
L'axololt, ce batricien ayant la capacité de passer toute sa vie à l'état larvaire.
Axolotl Roadkill :
Une jeunesse sans limite. C’est le thème choisi par Helene Hegemann pour ce premier roman. Sa plume décapante, dessine les traits d’un Berlin alternatif où tous les excès sont permis. Son héroïne, Mifti, 16 ans, évolue dans un monde désenchanté. Elle écume les clubs dont le célèbre Berghain où il faut être âgé de 21 ans pour entrer. Ce qui fait la force du livre, bien plus que l’histoire, c’est son atmosphère sulfureuse. Helene Hegemann ne tient compte d’aucune règle et c’est ce qui fascine. Elle s’autorise une préface à la page 23 du livre, l’usage de néologismes ou encore l’écriture sous forme d’email. Dans le monde lisse de l’écriture, ce livre détone et fait des émules. Au fil des pages, on ressent toute la révolte d’une jeune fille qui se refuse à entrer dans le rang. En lisant ses lignes, on ne peut s’empêcher de penser à Arthur Rimbaud ou plus récemment à Françoise Sagan. Ces jeunes auteurs qui, révoltés par le monde environnant, s’étaient décidés à vivre toutes les expériences de vie. Les excès de la jeune Mifti sont un écho à la Lettre du voyant du jeune Rimbaud. « Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture […] où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! » écrivait-il. Lorsqu’elle parle de son roman Helene Hegemann parle aussi « d’expérience ».
Les soirées clubbing décrite dans le livre.
Face à une société adulte, lissée, soumise à des conventions, la provocation a toujours été l’arme privilégiée par la jeunesse. Chez Sagan comme chez Hegemann, les questions de conflits de générations sont sous-jacentes. Celle de la rébellion aussi. En effet, comment trouver sa place quand les parents ont déjà exploité tous les terrains de lutte ? Féminisme, chute du Mur, écologie, … les exemples sont multiples. Helene Hegemann souligne ici la difficulté qu’il y a à vivre sa vie. Mais au-delà des thèmes abordés, c’est par la qualité d’écriture que l’ouvrage fascine. Or, depuis que des accusations de plagiats ont été portés, la qualité du livre a parfois été remise en cause.
Le théâtre de la Volksbühne qu'elle a beaucoup fréquenté.
A la limite du Copyright :
Alors que « l’attitude de sale gosse dédaigneuse » prônée par la jeune Helene faisait un carton, un blog culture, gefuehlkonserve.de, révèle que certains passages relèvent du copier-coller. En 2009, le blogueur Airen publiait Strobo, un ouvrage en grande partie autobiographique sur sa vie sulfureuse dans les clubs berlinois. Pour son livre, Helene Hegemann a repris des formules telles que « techno-plasticité ou « tétons vaselinés », des phrases et des situations entières. Le scandale est immense. D’autant plus que très rapidement, le groupe Archive dénonce l’utilisation des paroles de sa chanson Fuck You dans le livre. Dernière accusation en date, celle de Benjamin Teske, réalisateur du moyen-métrage Try a little Tenderness, en lice lui aussi pour le prix Max Ophül en même temps que la réalisation d’Helene Hegemann ! Tout le travail de création de la jeune fille est remis en questions. Alors que le Suddeutsche Zeitung chantait les louanges du livre à sa sortie, il a aujourd’hui retourné sa veste et condamne l’utilisation du plagiat dans les œuvres littéraires. Le débat est d’autant plus virulent que les questions sur les droits d’auteurs sont au centre de nombreuses mesures politiques. Loin de se laisser abattre par la tornade médiatique, la jeune Helene Hegemann défend son processus de création. A l’image d’une mode portée sur le second-hand ou d’une musique qui use et abuse des remix, elle revendique le droit à puiser son inspiration dans ce qui a déjà été fait. Elle s’est excusée de ne pas avoir cité toutes les sources où elle est allée puiser son livre et affirme que « l’authenticité n’existe pas, seule la sincérité existe ». Ainsi, le Zeit prend sa défense en affirmant que « la littérature s’est construite sur le copiage. Bertolt Brecht ou Thomas Mann ont eux aussi créé des œuvres à la limite du copier-coller ». Et pourtant, leur talent est indéniable. Airen lui-même reconnaît qu’Helene n’a porté aucun tort à son texte. Selon lui, « elle l’a embelli en l’insérant dans un contexte autre que celui du vécu. C’est la différence entre elle et moi ».
Indéniablement, Helene Hegemann a une personnalité hors du commun et une plume singulière. On peut ne pas approuver sa démarche, on n’en reste pas moins scotché par son œuvre au ton brut, incisif, mais toujours inimitable. Malgré l’affaire, son livre reste en compétition pour le prix de littérature générale qui sera décerné à Leipzig le 21 mars prochain. La tempête médiatique semble se calmer, mais n’était ce pas l’apanage des grands auteurs que de diviser ?
Mathilde Frézouls
5/03/10
Axololt Roadkill, d’Helene Hegemann disponible chez Ullstein.