L'A100, autoroute périphérique berlinoise pour l'instant cantonnée à l'Ouest de la capitale, s'attaque à l'Est : son prolongement est prévu d'ici à 2017, du Dreieck Neukölln au Treptower Park. Le plan s'étend même jusqu'au quartier de Friedrichshain (Stroktowerstrasse). Objectif: boucler la boucle! Le plan « prolongement de l’A100 », qui représente un investissement de près de 420 millions d’euros, cultive son pesant de polémiques. Berlin, entre urbanisme efficace, gentrification et inquiétudes écologiques : le débat sonne familier.
Le premier tronçon de l’actuelle A100 fut construit en 1958 entre Kurfürstendamm et Hohenzollerndamm. Puis suivirent une succession de prolongements, notamment du quartier de Tempelhof à celui de Neukölln, ouvert depuis 2000. Aujourd'hui, le Berliner Stadtringbahn s'arrête au dreieck Neukölln, bifurquant ensuite vers le Sud, sur l’A113 direction l’aéroport de Schönefeld, puis vers Dresde. Aujourd’hui, la quasi-totalité de l’ex Berlin-Ouest est bagué. Et l'idée du prolongement est presque naturelle, puisque la dynamique urbaine traditionnelle veut qu'on puisse faire le tour entier d'une métropole par son périphérique - c'est le cas dans la majorité des capitales européennes, telles Amsterdam, Rome, Paris, Moscou.
Coté écologie, faut p’A100 faire ?
Compte tenu de la sensibilité de la population allemande à la question environnementale, un tel projet n’a pu passer inaperçu. Et pour cause, l’initiative se réclame pourtant préoccupée par l'écologie de la ville: "Il s’agit surtout d’une volonté affirmée de la ville de diminuer le trafic routier dans l’avenir." commente Ingeborg Junge-Reyer, sénatrice (équivalent d'une ministre) berlinoise pour le développement urbain, sur le site stadtentwicklung.berlin.de. Plus de bus, de trains, d'aménagements pour les vélos, autant de mesures qui doivent accompagner l'expansion de l'A100, et ainsi permettre la décongestion progressive du trafic routier dans la capitale allemande, notamment dans le centre historique (Mitte). Par conséquent, selon les dires officiels, une telle initiative correspond à la conduite par la municipalité d’une politique durable.

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 Logo de la BISS (Bürgerinitiative Stadtring Süd Berlin)
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A cette préoccupation revendiquée par les autorités responsables, réagissent nombre de mécontents et de sceptiques, qui ne voient dans ce plan et sa justification écologique officielle qu’une étape de plus vers la gentrification de Berlin, et vers l’enfermement du centre dans l’atmosphère étouffante d’une métropole, à l’image de ses homologues européennes. C’est à une discrète bataille de chiffres que se livrent les protagonistes du pour et du contre : alors que la ville parle d’une diminution d’environ 10% du trafic actuellement constatable à Treptower Park, là où aboutira l’A100 après son prolongement, l’association BISS* insiste sur un trafic à venir de près de 100 000 véhicules par jour entre Neukölln et Sonnenallee, et de 90 000 sur le Elsenbrücke dans la direction d’Ostkreuz. Entre embouteillages ou meilleure fluidité du trafic routier, les pronostics divergent sans éclairer de façon convaincante.

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 Carte affichant les pronostiques d'augmentation du trafic routier après la construction du tronçon 16 (publiée sur stop-a100.de)(Kfz: nombre de véhicules).
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Bien qu’à Berlin, l'impression première est que la place ne manque pas – en témoigne le gigantesque terrain laissé libre de l’ancien aéroport de Tempelhof – l'espace y est souvent occupé et organisé selon une certaine rationalité et surtout en fonction d'un usage qui s'est imposé avec le temps. Ainsi, pour ce qui est du prolongement de l'autoroute A100, de la construction du tronçon 16 en question, le tracé planifié devrait traverser la Sonnenallee, longer le ringbahn* jusqu'à la station Treptower Park, en passant par la Beermannstrasse. Par une zone de logements, donc, ainsi que par de nombreux "jardins ouvriers", emblématiques de la périphérie des villes allemandes, auxquels il faudrait renoncer...


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 "Pas d'autoroute, nous voulons rester ici", plusieurs destructions de logements sont prévus aux alentours du Treptower Park.
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L’éviction des "jardins ouvriers" : quel A100timent ?
Dans les "jardins ouvriers", ou schrebergarten organisés en parcelles, rigoureusement réglementées, les locataires peuvent disposer d’une maisonnette, mais ne peuvent toutefois théoriquement pas y dormir. Ils Ils sont également tenus de cultiver au moins 30% du terrain occupé et ne peuvent déroger à la règle du compostage. Repos et ressourcement y sont les maîtres mots.
Berlin compte près de 75 000 parcelles réparties sur plus de 3000 hectares. Pour certains il s'agit d'un forme d'art de vivre conciliant l'idéal d'activités au grand air, de protection de la nature, et l'urbanisme. Leur évacuation entre Sonnenallee, Diesel- et Kiefholzstrasse du fait du prolongement de l'A100 amorcerait pour les détracteurs du projet la disparition d'une caractéristique berlinoise, autant qu'elle symboliserait la défaite des préoccupations écologiques face à la dynamique de développement de la capitale-métropole.

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 "Des jardins libres au lieu d'une autoroute", pancarte retrouvée sur les parcelles désaffectées de Neukölln.
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Certains pourfendeurs crient au scandale et mettent en garde face à une pollution atmosphérique et sonore : "Un tapis de bruit constant va mettre fin à la tranquillité des jardins, seules d’occasionnelles odeurs de barbecue dissimuleront le brouillard et les nuages de fumées d’échappement" explique la BISS sur son site. D’autres rappellent, à titre symbolique, que près de 450 arbres robustes devront être abattus. De son côté, la ville affirme son intérêt pour "jardins ouvriers". En janvier 2010, un « plan de développement des kleingärten » avait été lancé, avec pour objectif de renforcer la sécurité et la pérennité des parcelles d’ici à 2020.
Quelqu’un a dit illégalité ?
Dans le schrebergarten entre Diesel et Kiefholzstrasse, 314 parcelles, correspondant au tracé du futur tronçon 16, ont été évacuées au début de l’automne. En novembre, l'ambiance était troublante : des airs de pillage, parfois de grand marché aux puces gratuit ; aujourd'hui, le dimanche on y peut croiser des promeneurs et des barbecues ont toujours lieu, certaines nuits s’organisent même des soirées open air… en attendant le commencement des travaux prévu à l'automne prochain. Les occupants des parcelles voisines non concernées par l’évacuation se sont inquiétés si bien que des aménagements ont été installés en mai, rendant plus difficile l’accès aux personnes extérieures.

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 Les restes d'une maisonnette du Kleingarten écrasée pour laisser place au tronçon 16 de l'A100.
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Certes, l’illégalité de ces utilisations du lieu désaffecté est avérée, mais il semble que l'évacuation même ne soit pas non plus juridiquement des plus sûres. En effet, l'association BISS (stop-a100.de) affirme que la résiliation des contrats et l'évacuation des dits jardins seraient illégales, rappellant le paragraphe 9 alinéa 6a de la bundeskleingartengesetz: toute résiliation n'est possible qu'après détermination et décision d'un plan pour l'utilisation immédiate du terrain. Or, pour le tronçon 16, un tel plan n'existerait pas.
Malgré cela, l'évacuation a bien eu lieu et l’endroit est désormais quasi désert. Pourtant, l'action de l'association a remporté une petite victoire puisque suite à une décision du tribunal fédéral administratif de Leipzig en mars, le processus de construction a été gelé jusqu’au mois de mars 2012, notamment suite aux plaintes de l'Union des habitants du quartier Friedrichshain-Kreuzberg, des propriétaires et entrepreneurs concernés.
Toujours est-il que la polémique qu’a fait naître le projet de prolongement du périphérique illustre bien la tension qui existe, à Berlin comme dans toutes les métropoles des pays post-industriels, entre développement urbain et préoccupation écologique. Les autorités locales poursuivent l’objectif du bouclage périphérique de Berlin, partie intégrante du projet de développement de la capitale, pour que celle-ci soit digne de son statut. L'association BISS milite pour une politique durable des transports, donc contre l'urbanisme hyper-efficient et "écologiquement catastrophique". Certains réclament, pour la décision finale, l’organisation d’un référendum ou autre procédure susceptible de laisser la population berlinoise exprimer son assentiment ou son refus de voir leur ville se laisser passer la bague au doigt.
Thomas Chevallier
*BISS: Bürgerinitiative Süd Stadtring Berlin (initiative citoyenne du périphérique sud de Berlin)
*ringbahn: transport en commun périphérique à Berlin (équivalent du RER).