Même dans l'anonymat de la séduction en ligne une fois le prénom dévoilé celui-ci peut être un grave facteur discriminant...(Photo : La Gazette / Marilyn Epée)
Sur les sites de rencontres, Alexander et Maximilian auraient plus de succès que Justin et Kévin. Bizarre ? A en croire de récentes études, pas tant que ça. On savait déjà que la réussite scolaire n'était pas indifférente aux prénoms portés, on apprend maintenant que le potentiel de séduction (en ligne) peut en dépendre.
Trouver l'âme soeur lorsque l'on porte un prénom peu attractif ? Pas évident. Les sites de rencontres allemands n'échappent pas à la loi de la jungle et pour certains malchanceux, la course à la moitié est un véritable parcours du combattant... où leur prénom complique encore les choses. C'est du moins ce que mettent en lumière trois récentes études réalisées par des chercheurs allemands et pilotées par Jochen Gebauer, psychologue à l'Université Humbolt de Berlin.
Pas moins de 47.000 utilisateurs ont été interrogés pour répondre à ces enquêtes. Celles-ci révèlent notamment que Kévin, Justin, Chantal ou encore Mandy inciteraient peu au flirt. Aussi, entre deux profils quasi identiques, c'est le prénom qui déterminerait la consultation ou non. Kévin aurait donc du souci à se faire face à Maximilian, qui comptabiliserait, selon les statistiques, jusqu'à deux fois plus de clics que lui sur les sites de rencontres. En cela, le prénom serait une porte d'entrée (ou de sortie) vers la poursuite ou non d'une cyber relation... Affirmation à prendre avec des pincettes, mais le résultat de ces analyses n'est pas sans rappeler le diagnostic d'une précédente étude.
En 2009, la pédagogue allemande Astrid Kaiser avait en effet dévoilé le bilan de son enquête réalisée conjointement avec son assistante Julia Kube. Celle-ci révélait que les prénoms des élèves influençaient la perception et par conséquent l'évaluation de leurs professeurs sur leurs capacités intellectuelles et/ou comportementales. Jusqu'à 2.000 instituteurs en école primaire avaient alors été interrogés. Révélation inquiétante de ces deux enquêtes, ce sont exactement les mêmes prénoms qui apparaissent comme stigmatisant.
Ainsi, les petits Maximilian ou Alexander étaient perçus comme de bons élèves, tandis que les Kévin et autres Justin (à prononcer ici bien sûr à l'américaine) renvoyaient dans l'esprit de leurs enseignants à des élèves issus de milieux sociaux fragilisés avec leur corollaire de difficultés comportementales et d'apprentissage. Plus consternant encore, à copies identiques, les enfants à prénoms "difficiles" obtenaient des notes inférieures à leurs camarades aux prénoms socialement plus conformes.
Illustration : Victor Coste
Dis moi comment tu t'appelles, je te dirai d'où tu viens
L'une des explications relevée par Gabrièle Rodriguez, spécialiste dans l'étude des prénoms, pourrait être que le choix de ces derniers reflète la catégorie sociale à laquelle la famille de l'enfant appartient. Dans les milieux aisés, il serait plus commun de retrouver des prénoms faisant référence à des disciplines "intellectuelles", à l'instar de l'histoire ou de la littérature (Alexandre Le Grand, etc.). Les classes plus populaires trouveraient quant à elles leur inspiration auprès de leurs idoles du cinéma, de la musique, du sport et plus généralement du petit écran, média habituellement associé à la culture de masse.
Dans le résultat de son étude, Astrid Kaiser a ainsi relevé des réponses stupéfiantes, et notamment la phrase "Kévin n'est pas un prénom, mais un diagnostic !". Dans le même registre, le site internet satirique de.uncyclopedia.org, a créé un néologisme en proposant une définition du "Kévinismus" , qui renverrait à une incapacité pathologique chez certaines personnes à trouver un prénom adéquat à leur enfant. Les conséquences : l'enfant se retrouve socialement isolé. Des conclusions pour le moins décourageantes, qui tout en s'appuyant sur un constat factuel risquent de contribuer à perpétuer les préjugés sur les Kévin et autres "mal-prénommés". Ce rude constat de la réalité des a priori ne devrait pas dans un premier temps éviter la propension de certains "mal-prénommés" à patauger dans leurs relations sociales. Un peu comme en physique quantique où l'observation induit d'une certaine manière la réalité de la chose observée, en science humaine la mise en exergue de disparités peut favoriser leur pérennité. Une spirale pernicieuse, en somme.
« Kévin n'est pas un prénom. C'est un diagnostic. »
La solution : changer de prénom ?
La Gesellschaft für Deutsche Sprache (Société pour la Langue Allemande) a récemment publié sa liste officielle des prénoms les plus donnés en Allemagne durant l'année 2011. Pas de surprise pour les garçons puisque cette année là, les bébés Maximilian et Alexander sont arrivés vainqueurs. Ont suivi Paul, Léon et Ben. Pour les filles, les petites Sophie, Marie, Maria, Mia et Sophia se sont retrouvées en pole position dans le club très sélect des prénoms les plus en vogue de l'année.
Si les chercheurs émettent l'hypothèse que les prénoms perçus comme négatifs peuvent être à l'origine de difficultés sociales et provoquer un manque d'estime de soi, il ne faut naturellement pas perdre de vue que ces difficultés sociales précèdent bien souvent l'attribution de ces prénoms et la conditionnent, voire l'expliquent même. Par ailleurs Jochen Gebauer nuance néanmoins le déterminisme lié aux prénoms. Selon le psychologue, d'autres raisons que le prénom entrent bien sûr en jeu dans l'avenir des relations d'un enfant. Un avenir qui n'est jamais complètement gravé dans la pierre.
En désespoir de cause un élément devrait rassurer Kévin et ses semblables : la loi autorise la modification d'un prénom pour un mineur, si toutefois les causes sont jugées recevables. L'avocate Barbara Thomas explique qu'un changement de prénom est envisageable lorsque la personne concernée se trouve en situation de détresse psychologique. Un problème qui n'est pas pris à la légère dans le pays, puisqu'un certificat médical attestant de cette détresse est alors nécessaire. Les mauvaises plaisanteries dans le milieu scolaire, dans la vie privée et par la suite dans le milieu professionnel peuvent effectivement provoquer des situations de stress et d'autres troubles plus importants.
Les Kévin qui le souhaitent ont donc la possibilité de changer de prénom ; une décision définitive qui ne se prend assurément pas à la légère. En attendant, ils pourront toujours se consoler au rythme du titre du parolier Thomas Pigor composé tout spécialement pour eux.