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Garagiste français à Berlin

   20.06.2013 
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Photo: Jan Versweyveld.

Ivo van Hove, metteur en scène flamand, met en scène Le Misanthrope, un classique français dans une traduction allemande en alexandrins et tout cela avec la troupe de la Schaubühne.


Malgré les contraintes liées à la traduction allemande en alexandrins, l’enjeu est ici de révéler la modernité du texte de Molière et si le pari de la modernité semble gagné, ce n’est pas grâce aux artifices « high-tech » de la mise en scène (téléphones portables, poème lu sur une tablette tactile) mais bien grâce aux comédiens qui parviennent à créer l’empathie avec le public. En effet, dans cette mise en scène du Misanthrope, ce sont les deux acteurs principaux qui mènent le jeu. Ivo van Hove semble leur avoir laissé le champ libre : le rythme est par conséquent soutenu, trop peut-être, mais ils ont totalement investi leurs rôles respectifs et défendent littéralement « à cor(p)s et à cris » l’idée qu’ils se sont forgée de leurs personnages. Judith Rosmair interprète Célimène et Lars Eidinger, Alceste. Tous deux clament leur liberté : l’une, sa liberté de femme face à une société patriarcale oppressante dominée par les hommes et l’autre, sa liberté absolue face aux contraintes de la vie même en société. Et c’est en montrant les failles de leurs personnages et l’échec de leurs systèmes, que les comédiens réussissent à les rendre humains, contemporains et réels.


Célimène se veut ici féministe : c’est une femme qui ne dépend de personne, ni financièrement, ni émotionnellement. C’est d’ailleurs ce que lui reproche, entre autres, Alceste, lui qui voudrait qu’elle dépende totalement de lui. Son désir d’indépendance lui interdit alors tout bonheur puisque pour la préserver, elle ne peut se donner à un seul homme : ce serait se soumettre. L’on pourrait penser qu’elle trouve son bonheur dans la multiplicité et donc la liberté mais ce que Judith Rosmair laisse entrevoir c’est une Célimène qui à vouloir être forte se met à haïr les hommes, puis les femmes, une Célimène qui à force de supériorité n’a plus sa place dans cette société mais ne peut la quitter. Elle devient paradoxalement un double d’Alceste, LA Misanthrope de la pièce : échec par conséquent du féminisme « à la Célimène »… On aura cependant des doutes sur les intentions féministes de la mise en scène dans sa globalité. Le personnage d’Arsinoé est particulièrement caricatural, malgré la présence de Corinna Kirchhoff qui du coup semble faire contre-emploi. Arsinoé est probablement censée apporter une touche comique à l’origine mais c’est plutôt une image pathétique voire misogyne de la femme frustrée et hystérique (cliché, quand tu nous tiens…) qui nous est présentée.




Photo: Renaud Camus

Alceste quant à lui est toujours le misanthrope à qui la pièce doit son titre. C’est du moins ce qu’il veut nous faire croire. Il abhorre l’hypocrisie, le mensonge, les conventions mais il est en constante contradiction avec ses propres principes moraux. La véritable nature d’Alceste (ou peut-être sa névrose) nous est révélée dans la scène où il se tient à l’écart alors que Célimène et ses invités attablés médisent des absents. Soudain, Alceste monte sur la table. De toute évidence, il veut attirer l’attention sur lui et accaparer un public acquis à Célimène. Pour ce faire, Alceste traverse la longue table blanche, se fraie un chemin en repoussant ce qui s’y trouve et dans une mise en abyme très shakespearienne, le comédien Alceste, sur sa scène de fortune, asperge Célimène, ses convives et lui-même de ketchup, mayonnaise et autres liquides jaillissant, se recouvre la tête des aliments environnants puis se garnit l’arrière-train de choucroute (?), saucisse et autres victuailles. Cette scène qui devrait être choquante, qui provoque le rire et un certain dégoût du public dans la salle, nous présente pourtant Alceste sous un nouveau jour : ce n’est pas le contestataire qu’il prétend être mais un être soumis à des pulsions infantiles. Si devenir adulte, c'est faire le deuil de la toute-puissance infantile, c’est une étape qu’Alceste n’a pas franchie. C’est un homme-enfant qui refuse la société des adultes, les compromis, un égocentrique plus qu’un misanthrope. Il veut tout des autres qui n’existent qu’à travers lui mais ne leur doit rien. Il devrait par conséquent nous sembler odieux mais grâce à ou à cause de Eidinger, qui nous donne à voir et à ressentir sa fragilité, on perçoit surtout un être qui souffre.

N’oublions pas Sebastian Schwarz et Jenny König qui interprètent tout en finesse Philinte et Eliante et qui ont ici pour fonction d’être les anti-Alceste et anti-Célimène : des êtres capables d’amour, de générosité, capables de faire des compromis sans se compromettre, entiers sans être intolérants.


Les autres acteurs de la mise en scène sont ici les caméras tenues par des cameramen que l’on aperçoit parfois. Ils sont disposés à plusieurs endroits stratégiques et se déplacent pour suivre les comédiens façon cinéma-documentaire. Les images sont projetées sur les parois de la boîte blanche qui encadre la scène et dans laquelle les personnages nous apparaissent tels des rats de laboratoire. Cette boîte, c’est la société et ses carcans et quand les rats s’échappent et qu’on les retrouve dans les loges, dans la rue, suivis par les cameras, seule leur image reste dans cette boîte vide. On a là une des oppositions multiples sur lesquelles la pièce est construite : la matérialité du corps contre l’immatérialité de l’être symbolisés par l’espace intérieur oppressant et l’espace extérieur libérateur. Contrairement à d’autres mises en scène de Ivo van Hove, l’installation vidéo ne monopolise pas l’espace, elle accompagne les comédiens et permet de contrebalancer une certaine violence et de poétiser ainsi certaines situations. La scénographie quant à elle permet d’introduire les obsessions et l’imaginaire chrétiens chers à van Hove. L’espace vide du début de la pièce se transforme en un espace jonché de détritus : la pureté est vaincue par la souillure.


Pourtant la mise en scène, dans sa progression, finit par inverser le postulat de la scénographie. Après la grande scène « trash » d’Alceste, Eliante, qui aime Alceste comme lui et Célimène sont incapables d’aimer, nettoie le visage souillé. Dans la scène finale, c’est Alceste, qui après avoir jeté contre l’image projetée de Célimène les ordures d’une poubelle, finit par s’approcher et nettoie quant à lui l’image du visage de l’être aimé. Il accepte enfin d’aimer aussi en cette femme tout ce qu’il croyait haïr. Cette image et cette idée, un peu naïve certes -mais que la naïveté est belle parfois- de la rédemption par l’amour ou par le processus qui y mène, illumine l’ensemble de la mise en scène.


Suzanne KANAZIR


« Der Menschenfeind » de Molière

dans une traduction de Hans Weigel

Mise en scène : Ivo van Hove

(ca. 120 min.)

Avec : Lars Eidinger, Sebastian Schwarz, David Ruland, Judith Rosmair, Jenny König, Corinna Kirchhoff, Franz Hartwig, Nico Selbach

 

Schaubühne am Lehninerplatz

Kurfürstendamm 153

10709 Berlin

www.schaubuehne.de

 

Prochaines représentations :

22.06.2012, 20h

23.06.2012, 20h

24.06.2012, 20h

18.08.2012, 20h

19.08.2012, 20h

21.08.2012, 20h

 








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