# #
Garagiste français à Berlin

   19.05.2013 
N°. 38Accueil / EmpfangAgendaDie Gazette Politique 2013Economie 2013Société 2013Culture 2013Lieux 2013Musique 2013Evènements 2013Médias-Com 2013Sport 2013Economie 2011Société 2011Photo de la semaineVos commentairesBlogsNos conseils BlogsSur nos blogs...Créez votre blog!L'équipeLa Gazette a 6 ans ! Qui sommes nous?Wer sind wir ?Who are we ?KTO мы ?Fixeur à Berlin ServicesL'Allemagne en françaisLaisser une annonceInfolettre & RSSPetites AnnoncesPublicité / WerbungAnnonceursLiens / LinksContactImpressumArchivesNos archivesChronique historique











Le 5 janvier sort en Allemagne le film de Marjane Satrapi "Poulet aux prunes" (Huhn mit Pflaumen) tourné à Potsdam près de Berlin dans les Studios Babelsberg. L'auteure de BD réussi un deuxième long métrage qui cette fois-ci n'est pas un dessin animé. Aristocrate de naissance, Mme Satrapi est assurément une aristocrate de l'existence : à l'écoute de sa grande curiosité, de ses envies et au service d'une créativité pertinente, libre et singulière. La récente diffusion de son premier film en Tunisie en pleine élection a été instrumentalisée par des extrémistes obscurantistes. A l'heure des évolutions dans le monde arabo-musulman le regard de cette Iranienne francophone est précieux pour éviter les écueils des préjugés. Dialogue avec une bonne vivante très vivante. Où il est questions de langues, de patriarcat, de cigarette, et d'escalope à la viénoise.



La Gazette : Les lecteurs de La Gazette sont souvent à cheval entre deux langues, de votre côté comment gérez-vous ? Dans quelle langue êtes-vous aujourd’hui le plus à l’aise?

Marjane Satrapi : Je parle très bien l'argot de Téhéran. C'est la langue que je maîtrise le mieux. C'est marrant parce que ça fait douze ans que je ne suis pas rentrée, et quand je vois de très jeunes gens, ils ne comprennent pas vraiment mon argot.

 

La Gazette : Et vous les comprenez?

 

Marjane Satrapi : Pas vraiment non plus. Ils ont des expressions que je ne connais plus.

 

La Gazette : Concrètement vous ne pouvez pas vraiment rentrer en Iran, comment vivez-vous cet exil forcé?

 

Marjane Satrapi : Je n'ai pas le choix. Quand vous n'avez pas le choix, mieux vaut ne pas s'asseoir et fantasmer sur des choses qui ne sont pas possibles. Je ne suis pas maso du tout. Et puis je ne crois pas que je puisse me plaindre réellement. Je vis la vie que je veux, je vais où je veux, je réussis à faire le boulot que je veux... Si moi je me plaignais, que devraient faire les Iraniens restés là-bas? Je pense que ça serait indécent pour moi de me plaindre. Alors je ne me plains pas.

 

La Gazette : Vous vous sentez en danger?

 

Marjane Satrapi : Comment ça ? Je ne pense pas qu'ils aient quelque chose contre moi. Très sincèrement. Je ne fais partie d'aucun mouvement politique. Je suis l'ennemi de tout le monde, donc je ne représente de danger pour personne. Je ne suis liée à aucune organisation. Je ne suis qu’une personne, il n'y a que moi. Donc non, je ne me sens pas du tout en danger.




"J'ai ramené des cigarettes greques pour soutenir les grecs et quand ils n'avaient pas mis ce truc horrible "fumer tue", le paquet était tout rouge. "Santé" et la fille, c'est la maitresse du monsieur qui avait la manufacture de tabac, et il a mis un portrait de sa maitresse. Des cigarettes qui s'appellent Santé, ça ne peut pas être mieux."

La Gazette : Quand on vous a lu, on sait que vous avez découvert la langue allemande dans des conditions un peu rudes à Vienne, alors que vous étiez adolescente. Vous avez tourné Poulet aux prunesici à Berlin (studios Babelsberg), avant le début de notre conversation vous avez commandé en V.O. une Kartoffeln Suppe quel est votre rapport à l'Allemagne, sa culture, sa langue ?

 

Marjane Satrapi : L'adolescence est un âge qui n'est facile pour personne. Moi j'étais une adolescente exilée venant d'un pays où il y avait la guerre, mes parents n'étaient pas là, j'étais pauvre, j'étais au lycée français de Vienne, un établissement très bourgeois. En plus je traversais la crise d'adolescence comme tout le monde, donc pendant un moment à cause des histoires malheureuses, je suis devenue un peu germanophobe. J'ai alors décidé que plus jamais je n'irais en Germanie. Après je suis venue en France, et j'ai atterri à Strasbourg. J'aurais pu aller à Nice, Biarritz... non, Strasbourg, où tout le monde parle alsacien. C'est quand même un dialecte allemand, faut pas déconner. Même si on prononce "Schtoul" en allemand et "Stül" en alsacien, c'est le même mot, juste dit différemment. Après, pour écrire Persépolis 3, en 2001 j'ai voulu retourner à Vienne, et je n'ai pas supporté. Je suis arrivée à l'aéroport, et je suis rentrée illico chez moi. J’y suis retournée une deuxième fois en me disant : "je dois rester au moins deux semaines".

 

La Gazette : Vous vouliez écrire à Vienne?

 

Marjane Satrapi : C'était nécessaire pour retrouver le décor. C'était le seul moment que j'avais oublié. J'avais fait un black-out total sur cette période qui était une des plus difficiles de ma vie. J'avais tout enterré. Je suis allée sur les lieux pour me remémorer. Après, j'y suis restée deux semaines, où j'ai redécouvert les joies de manger de la Wienerschnitzel (escalopes viennoises) et du Sachertorte (gâteau au chocolat). De germanophobe, je suis devenue germanophile. D'autant plus que j'aime beaucoup la philosophie, en particulier Nietzsche. Entre Heidegger, Nietzsche, Kant... il y a de quoi être convaincue. J'aime beaucoup la musique classique allemande. Je suis fan de Wagner. Je sais que maintenant il n'est pas de bon ton d'aimer Wagner, mais j'adore Wagner ! Et Bach. Je pense qu'il croit vraiment en Dieu. Quand vous écoutez sa musique, vous vous dites: "lui, lui, il croit vraiment en Dieu."

 

J'aime beaucoup la saucisse aussi, si je pouvais en bouffer tout le temps je le ferais (rires). J'aime beaucoup les Kartoffeln...

 

J'aime aussi beaucoup la rigueur allemande. Par exemple, au studio Babelsberg, quand ils vous disent que quelque chose est prêt à 8h du matin, c’est vraiment prêt à 8h du matin, et pas à 10h ou à 8h15.

 

Puis il y a l'humour autrichien dont je me sens beaucoup plus proche, parce que les Autrichiens sont catholiques, le côté protestant est en retrait et il y a un véritable humour autrichien. Si si, je vous assure.

 

L'Autriche est une société tellement conservatrice que quand les gens ne sont pas conservateurs, ça va vraiment à l'extrême opposé. Donc pas de gens vraiment moyens en Autriche. Vous avez soit des très conservateurs, soit des gens qui sont vraiment des électrons libres. Et puis Zweig, Mozart, Freud, Hundertwasser viennent d'Autriche... J'aime aussi beaucoup porter des vestes autrichiennes.

 

Avec l'Allemagne, je n'ai pas ce rapport que beaucoup de Français ont, compte tenu de la guerre. Beaucoup ne voyagent jamais en Allemagne parce que pour eux on bouffe de la merde, il n'y a que des patates, que des saucisses et il n'y a rien d'autre. Or il y a une vraie bouffe par exemple de Francfort, il y a des spécialités... mais il faut connaître, c'est tout.



La Gazette : Et l'allemand, vous le pratiquez parfois?

 

Marjane Satrapi : Oui oui! C'est marrant, parce que pendant dix-huit ans je n'ai pas parlé et je pensais avoir oublié pour toujours, et à Babelsberg je parlais allemand. Il faut aussi dire que j'ai de la facilité avec les langues.

 

La Gazette : Et dans le cinéma, qu'est-ce que vous appréciez? Ou dans la bande dessinée?

 

Marjane Satrapi : Je ne connais pas vraiment la bande dessinée allemande, et il n'y en a pas beaucoup non plus. Il n'y a pas une forte culture de bande dessinée. J'ai vendu deux millions d'exemplaires de Persepolis dans le monde, dont peut être 20 000 en Allemagne. C'est énorme pour l’Allemagne, mais par rapport aux Etats-Unis ou à la France, ce n'est rien. Il n'y a pas beaucoup d'endroits au monde où il y a une vraie culture de bande dessinée, à part en Corée, au Japon, en France, en Belgique, aux Etats-Unis... Ce n'est pas une culture répandue comme celle du cinéma.

 

La Gazette : justement côté cinéma?

 

Marjane Satrapi :

Fritz Lang, Wim Wenders, Murnau, Fassbinder, Werner Herzog...

J'aime aussi beaucoup les Allemands qui sont allés aux Etats-Unis à cause de la guerre, je pense qu'ils ont fait des trucs magnifiques pour le cinéma hollywoodien.

 

J'aime beaucoup l'Allemagne, mais j'aime encore plus l'Europe de l'est. Il y a quelque chose de tellement mélancolique, que j'aime énormément.

 

 

La Gazette : A Berlin, on est un peu à la croisée, à la fois à l'Ouest, à l'Est et un peu Scandinave aussi...

 

Marjane Satrapi : Tout à fait. Enfin Berlin c'est quand même bien à l'Est, faut pas déconner. Je connais bien la Scandinavie parce que mon mari est suédois, et c’est vrai qu’il se sent très chez lui à Berlin.

 

Mais il y a des choses qui me seront toujours incompréhensibles. Quand j'étais à Berlin, j'avais une télé qui ne captait que deux chaînes. Et sur les deux, on a eu parfois une espèce de musique folklorique, avec un type qui chante "Ich liebe dich meine kleine Frau"... Quand je vois ça, je me dis "mais qu'est-ce qu'il se passe? Qu'est-ce qui leur passe par la tête? Comment ils peuvent faire un truc pareil?"

En revanche, j'aime bien le Lederhose (NDLR :pantalon ou short de cuir typiquement bavarois), je trouve ça assez sexy.



La Gazette : Vous viviez où quand vous étiez à Berlin?

 

Marjane Satrapi : Dans le Schöneberg, à Winterfeldstrasse, près de la Viktoria-Luise-Platz. J'ai beaucoup aimé, parce que les quartiers gays étaient juste à côté. J'ai toujours vécu dans les quartiers gays. À Paris j'habite dans le Marais, à Berlin j'habitais aussi dans le quartier gay. Ce sont des endroits où je me sens très à l'aise, parce que ce n'est pas là que je me fais agresser. C'est très doux comme quartier. Les gays ne sont jamais violeurs. Ils sont dragueurs et ils ont une espèce de sexe débridé, mais ils ne vont jamais attraper un jeune garçon, non. Le milieu gay n'est pas agressif. En général, ils sont plus éduqués que la moyenne.

 

La Gazette : Vous êtes beaucoup sortie quand vous étiez ici?

 

Marjane Satrapi : Bien sûr que je suis sortie! Dans de grandes boîtes de nuit, avec de la musique techno, truc qu’a priori je n'aime pas beaucoup…

 

La Gazette : le Berghain

 

 

Marjane Satrapi : Le Berghain, oui c’est ça ! J’ai trouvé la vie nocturne extraordinaire ! Je suis beaucoup sortie avec des acteurs, j'ai aussi surtout beaucoup mangé des Wienerschnitzel, parce que c'est un de mes plats favoris. Mais en même temps je ne suis pas sortie tant que ça, parce que quand vous êtes réalisateur, sur un plateau il faut avoir toute sa tête. Donc je ne pouvais pas faire la fête jusqu'à 3h du matin tous les jours.

 

 

La Gazette : On a du vous poser souvent la question, mais dans Poulet aux Prunes, on retrouve Jamel Debbouze, et il y a de la féérie dans ce film. Quel lien vous entretenez avec le cinéma de Jean-Pierre Jeunet? Vous voyez une filiation?

 

Marjane Satrapi : Non, pas du tout. Jean-Pierre Jeunet est un très bon cinéaste qui a un monde à lui, qu'il construit. Il y a un style Jean-Pierre Jeunet, c'est à dire que quand vous regardez même Alien 4, dès la première scène du film, vous savez que c'est du Jeunet. Pour moi, ça c'est la pate des grands réalisateurs. Mais si les gens voient un lien de parenté, je prends ça comme un compliment.



La Gazette : Quel métier vouliez-vous faire quand vous étiez enfant? Dans Persépolis vous écriviez que vous vouliez être prophète…

 

 

Marjane Satrapi : Au début je voulais être prophète, c’est vrai. Après j’ai voulu être braqueur de banques. Je regardais beaucoup de films sur les braquages de banques et je trouvais ça super comme métier, faire des plans incroyables... Je faisais tout le temps des plans de la maison et je faisais des espèces de trucs complètement inutiles pour aller me chercher un verre d'eau dans la cuisine. Je faisais le tour de toute la maison, en rampant, en faisant du camouflage, des choses comme ça. Après il y a eu la révolution, donc j’ai voulu faire révolutionnaire professionnelle. J'avais trouvé la ceinture de mon père, et je me tapais tous les jours avec pour m’habituer à la torture. Je me tapais hyper fort pour devenir résistante. Mais une chose est sûre, c'est que je n'ai jamais voulu devenir maîtresse, ni vétérinaire... ces choses là ne m'intéressaient pas du tout. Je voulais faire quelque chose de bien, et de différent. Tout ce que je voulais c’était avoir une vie un peu excitante. Pendant très longtemps, je n'ai pas su ce que je voulais faire. Et d'ailleurs, je ne le sais toujours pas. La vie est une question de concours de circonstances, qui font que je fais des choses par hasard.

 

La Gazette : C'est plutôt réussi! Vous êtes presque une prophète et vu le succès, vous êtes aussi un peu une braqueuse de banque...

 

Marjane Satrapi : Quelque part, oui (rires). Mais je ne suis vraiment pas carriériste. Ce n'est pas une posture, je ne le suis vraiment pas. Les choses arrivent. Par exemple, si je faisais Persépolis 5 sur ma vie en France, je ferais un carton c'est sûr. Je pourrais vendre et me faire plein plein de thune. Sauf que ça ne m'intéresse pas du tout de le faire, parce que Persepolis c'est un lien indirect avec mon pays et ne raconter que mon histoire, aussi palpitante soit-elle, ça ne m'intéresse pas du tout. Je n'ai jamais fait de l'autobiographie pour me raconter moi. Je me suis utilisée moi pour raconter ce qui se passait autour de moi, sans avoir l'étiquette de l'historienne, de la sociologue ou de la politicienne. C'est vraiment quelque chose de voulu.

Je fais du cinéma parce que j'ai pu faire un film. Je pensais que c'était une très mauvaise idée, mais il y avait une petite voix en moi qui disait "mais t'es con ou quoi! Il y a des gens qui veulent te donner plusieurs millions pour que tu fasses une expérience dans ta vie. Ça serait bête de ne pas accepter." C'est pour cette raison là que j'ai accepté. Je pense qu'il faut être convaincu et avoir envie de faire les choses, et c'est seulement comme ça qu'on est convaincant.



La Gazette : Donc on n'aura jamais un film de Marjane Satrapi avec comme décors Paris?

 

Marjane Satrapi : Peut être. Le jour où j'en aurai envie. Le problème c'est que je n'ai pas encore la distance nécessaire avec Paris, je suis toujours et encore subjuguée par Paris. Je me réveille, je marche et je me dis: "est-ce que c'est bien moi qui vis là?" . Pour pouvoir faire un film dessus, il faut que j'ai le même coté caustique que j'ai dans mes histoires avec d'autres choses. Et aussi, avec les discours "si vous n'aimez pas la France rentrez chez vous" je ne pense pas que le moment soit approprié. Si j'ouvre ma gueule, ils vont faire "bon, la France vous l'aimez ou vous la quittez." Je vais l'ouvrir. Mais il faut que je sente l'histoire venir en moi.

 

La Gazette : Avec quelqu'un comme Jamel Debbouze qui est à cheval entre deux cultures, deux sensibilités, vous avez eu une proximité particulière?

 

Marjane Satrapi : Avec Matthieu (Amalric) aussi, qui n'est pas du tout à cheval, je pense que Jamel est quelqu'un d'extraordinaire, c'est un garçon super talentueux, qui est magnifique dans ce qu'il fait, qui est très très très très intelligent. Les gens pensent que Jamel est devenu Jamel parce que c'était un loustic, ce n'est pas vrai. Un type handicapé, venant d'un milieu comme le sien, s'il n’est pas génial, il n'arrive pas là où il est. Il n'est pas venu par Star academy. Ce n'est pas la télé qui a décidé que Jamel allait devenir Jamel. C'est un être humain hors pair.

 

La Gazette : Vous êtes très bien placée pour parler des malentendus qu’il peut y avoir entre « l'Orient et l'Occident » pour rester vague. C’est la source de plein d'incompréhensions. Est-ce que vous les sentez, vous les identifiez ?

 

Marjane Satrapi : C'est à dire que les gens en France, et en Europe généralement, disent "nous venons d'une culture judéo-chrétienne et un peu grecque". Or c'est complètement faux ! Prenez la fête de Noël par exemple, cela vient de la fête de Mitra, aussi célébrée le 25 décembre. Or c’est la plus iranienne des fêtes. Il était fêté par tous les païens en Europe. Après, le Christianisme a collé la naissance de Jésus à la fête de Mitra. De même les Chevaliers de la Table Ronde, cela vient aussi de la Perse. Alexandre le grand a attaqué les Perses. Les Perses ont attaqué la Grèce. Donc des choses se sont échangées là. Tout est lié. La culture c'est comme les maillons d'une chaîne. Du moment où on ne comprend pas ça, on peut aller dans des oppositions entre l'Orient et l'Occident, le Nord et le Sud, les Chrétiens et le Musulmans... comme si il suffisait par exemple pour moi d'être iranienne pour m'entendre hyper bien avec Ahmadinejad. C'est une question d'intelligence. C'est une question de fanatisme, et les fanatiques du monde entier sont pareils. Entre un fanatique iranien, tunisien ou américain qui va tuer un gynécologue parce qu'il a pratiqué l'avortement, c'est la même engeance ! Des fanatiques juifs qui continuent à construire des trucs dans des territoires occupés, alors que c'est le truc qui fait que la paix ne pourra jamais s'installer, c'est tous les mêmes cons. Et les fanatiques laïcs aussi. Les gens qui pensent que si vous n'êtes pas laïc et pas athée, c'est que vous êtes cons. Moi je suis quelqu'un de réellement laïc, mais pour moi la laïcité c'est la tolérance. Si je commence à être aussi intransigeante qu'un religieux, alors quelle est la différence entre moi et un religieux? On ne peut pas faire de la laïcité une religion. Ce qu'il faut combattre, c'est la mentalité du curé. C’est à dire, la certitude de savoir où sont le bien et le mal. Certains groupes d'altermondialistes ou d'extrême gauche sont aussi des curés. Ils n’ont aucun doute sur le bien et le mal. Mais les autres gens sont majoritaires. Mais le fanatisme marche sur l'émotion donc ça a beaucoup plus de poids. Quelqu'un qui réfléchit, comprend la complexité des choses, il est donc à l’abri des fanatiques.




"Je vais fumer mes grecques. Parce que j'entends tellement de choses d'affreux sur la Grèce que je veux les soutenir. Après tout ce qu'ils ont donné à l'humanité. Déjà le copyright de tout ce qu'on a pris de leur mythologie... S'il demandent le copyright de tout ce qu'on a pris d'eux, à un moment donné il ne faut pas déconner. Je les aime bien."

La Gazette : Vous venez de parler de la Tunisie. Comment avez-vous vécu ce qui s'est passé?

 

Marjane Satrapi : Je l'ai vécu nullement. Dans le sens où le film avait déjà été montré il y a quatre ans et qu'il n'y avait rien eu. Et on a eu le prix du public à Abou Dabi, alors que ce ne sont pas des Musulmans modérés. En Tunisie il y a eu un contexte électoral. La plupart des gens qui sont sortis dans la rue n'avaient même pas vu le film. Ce soir là, ils étaient contre une chaîne de télé et si celle-ci avait montré des filles en bikini ça aurait eu le même effet. Après, je ne connais pas la Tunisie, je ne suis pas Arabe, je ne suis jamais allée en Afrique du nord. Est-ce que le fait que mon film provoque des remous quatre ans après fait de moi une spécialiste de ce pays? Je me suis sentie absolument gênée, parce qu'on me posait une question à laquelle je n'avais pas de réponse, alors que je pensais qu'il y avait des Tunisiens et des Tunisiennes qui sont très nombreux en France qui avaient des choses très intéressantes à dire, et que je leur volais la vedette malgré moi. C'est pour ça que je n'ai pas joué le jeu, parce qu'il n'y avait pas de jeu. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Les gens veulent une réaction, il faut une réaction.

 

 

La Gazette : Que pensez-vous de l'émergence d'islamistes modérés au sein des élections organisées par les pays arabes? Vous pensez que c'est une étape, que c'est nécessaire?

 

Marjane Satrapi : Ecoutez. Je ne comprends pas pourquoi quand il y a la Révolution Française on accepte que pendant cent ans il y ait la Terreur, la Restauration, le roi qui revient, le dictateur... pour qu'on en arrive finalement à la Troisième République, où la République prend vraiment forme. Pourquoi est-ce qu'on peut accepter ça pour la France et pas pour ailleurs? Je ne sais pas quelle sera l'issue. En revanche, qu’un peuple qui n'a jamais voté arrive à organiser des élections sans qu’il y ait de morts, où 70% des gens vont voter, c'est super. Point. Après, il y a une différence entre Musulmans, islamistes... avant, il y avait toutes sortes de Musulmans. Dans ma famille j'avais des cousines qui se disaient Musulmanes, elles avaient des mini jupes, elles buvaient de la vodka, elles ne priaient jamais, elles ne faisaient jamais le ramadan. C'était une façon de l’être. C'est comme les gens qui disent "je me sens chrétien" mais qui ne vont jamais à la messe, ils ont une certaine croyance. Il y avait des hardcores aussi, et entre les deux, il y avait cent catégories différentes. Aujourd'hui quand on pense aux Musulmans, on pense que ce sont tous des extrémistes. Ce n'est pas vrai. Il y a d'autres façons d'exercer sa religion. Moi je ne suis pas du tout quelqu'un de religieux, mais je suis tellement éprise de liberté que je pense que chaque personne doit pouvoir s'exprimer sur ce qu'elle croit. La religion ce n'est pas mon problème. Ça le devient quand on m'oblige, quand on me dit "tu es religieuse, tu dois penser comme nous".


La Gazette : Sur l'Iran, vous êtes confiante? Vous dites "j'y retournerai de toute façon". Vous y retournerez plutôt dans six mois ou dans dix ans?

 

Marjane Satrapi : Ecoutez. Ils faut regarder les changements sur une échelle historique. Si vous les regardez sur l'échelle de la vie humaine, trente ans en Iran, ce n'est rien. Trente ans sur l'histoire, ce n'est rien. Le plus grand ennemi de la démocratie ce n'est pas une personne, c'est une culture. Une culture patriarcale. C'est ça qu'il faut combattre. De la même manière qu'un père a le dernier mot dans la famille, le dictateur a le dernier mot dans le pays. Mais dans ce pays, malgré le fait que les femmes aient la moitié des droits des hommes, il y a 65% des étudiantes qui sont des filles. Ces filles là vont travailler, elles vont être plus instruites que leurs pères, que leurs maris, que leurs frères. Ça c'est un changement durable. Sans ça, un potentat remplacera l'autre. Regarde la Russie, il y a toujours eu un tsar. Il s'est appelé tsar, puis Staline, et maintenant Poutine. Vous voyez que le système n'a pas changé. Pour que les choses évoluent, il faut que l'évolution vienne de l'intérieur du pays. Les peuples trouvent leurs liberté en faisant leur propre révolution.

 

Et ce n'est pas moi qui le dis, c'est Lamartine. Ça a été démontré maintes fois. La guerre pour la démocratie ça ne fonctionne pas. La démocratie n'est pas un cadeau que vous offrez aux autres en allant les bombarder. Ce n'est pas une couleur avec laquelle vous repeignez les murs. En Afghanistan, il n'y a pas de démocratie.

 

La Gazette : Et le Japon, l'Allemagne?

 

Marjane Satrapi : Oui, enfin l'Allemagne, c'était une démocratie avant la guerre. Personne ne leur a amené la démocratie. Hitler est venu au pouvoir par un mode démocratique. C'était le contexte, la folie, enfin vous connaissez mieux l'histoire que moi. Mais je pense que la guerre ne sert à rien. Je ne dis pas ça parce que je ne suis pas violente. Je suis quelqu'un de très violent. Mais la guerre, ça n'est jamais la solution.

 

propos recueillis par Marion Muracciole et Régis Présent-Griot

 

On peut également lire sur ce sujet :

 

Critique du film "Poulet aux prunes (“Huhn mit Pflaumen”): www.lagazettedeberlin.de/huhn-mit-pflaumen-film-7164.html








La Gazette sur les réseaux sociaux : "déjà plus de 7500 "j'aime" qui suivent l'actu de La Gazette sur Facebook et plus de 2200 sur Twitter" "déjà plus de 7500 "j'aime" qui suivent l'actu de La Gazette sur Facebook et plus de 2200 sur Twitter"

Google
Web La Gazette
Blogs Facebook

Garagiste français à Berlin


Prix d'honneur Louise Weiss du journalisme européen.




Jean-Patrick REVEL, avocat bilingue franco-allemand.
Rechtsanwalt – Fachanwalt f. Familienrecht
Beer, Gastl & Partner
Schloßstraße 17
13467 Berlin
Tel. +49 (0)30 810 335 620
www.ra-revel.de

Faites votre pub ici!

Auberges de Jeunesse à Berlin



KOCH KARIMI
Cabinet d’avocats franco-allemand
(Berlin – Paris)
Rechtsanwälte, in Deutschland und Frankreich zugelassen

MEDIATIS
Faire un crédit pour financer ses études à l'étranger

JOBISJOB
Toutes les offres d’emploi à Berlin et partout en Europe





LEO - Dictionnaire